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Fissure géoéconomique entre États-Unis et l’UE

Pierre-Emmanuel Thomann OPINION Le retrait unilatéral des accords commerciaux multilatéraux pour maintenir la primauté géoéconomique américaine selon la nouvelle doctrine « America First » du président américain Donald Trump inquiète les adeptes du multilatéralisme. Cet abandon du  multilatéralisme  dénoncé par les Européens est toutefois à relativiser car les institutions multilatérales ont toujours masqué un rapport de forces plus favorable aux États-Unis avant l’émergence du monde multicentré. Ce tropisme s’exprime aujourd’hui de manière plus explicite et au travers de la recherche d’accords bilatéraux.  

 Ce qui est en revanche nouveau, c’est que le président américain désigne les Européens explicitement comme des adversaires dans le domaine économique.

Les États-Unis considèrent que leurs lois nationales sont au dessus des règles internationales, et pratiquent donc de plus en plus l’extraterritorialité en  sanctionnant ou menaçant de le faire les entreprises européennes  qui ont des liens commerciaux avec l’Iran, la Russie, ou la Chine. Les États-Unis pratiquent  aussi des pressions de manière explicites en liant sécurité et commerce à l’OTAN afin d’accroitre les exportations d’armements et les exportations américaines de gaz de schiste.

 Les Européens avaient rêvé pendant longtemps d’un partenariat euro-atlantique équilibré mais  avec Donald Trump et sa ligne directrice «America First», ce partenariat devient de plus en plus asymétrique et hiérarchique au détriment de l’Union européenne. L’Amérique de Trump semble favoriser une forme de multipolarité, mais sans l’Union européenne. Le maintien d’un scénario exclusif euro-atlantiste par inertie permet en réalité pour les gouvernements européens d’éviter les responsabilités. C’est la pente la plus facile, mais elle est lourde de conséquences pour l’avenir, notamment la marginalisation des Européens dans le jeu mondial et leur dérive vers le  statut de variable d’ajustement des autres puissances. Les États membres de l’Union européenne sont devenus de plus en plus dépendants des États-Unis qui restent leur arsenal militaire principal,  mais aussi vulnérables aux législations extraterritoriales, sous contrôle du cyberespace dominé par Google, Apple, Facebook et Amazon (les GAFA), tributaires des liens financiers et commerciaux transatlantiques, sous domination de la culture de masse et des idées avec les think tanks euro-atlantistes hégémoniques. Le lien fort avec les États-Unis, qui a été jusqu’à présent au cœur de la mondialisation et de ces flux géopolitiques, a progressivement affaibli l’héritage westphalien des nations européennes suite à leur adhésion à l’idéologie de la société ouverte et multiculturaliste.

 Il serait temps pour les  États membres de l’Union européenne de mieux protéger leurs intérêts géoéconomiques en tirant profit du monde multipolaire, en élargissant leurs alliances dans le monde avec des partenaires plus prévisibles, et en rapatriant aussi leurs usines sur le sol européen et en réhabilitant les frontières, instruments de souveraineté, notamment en s’inspirant des politiques de Donald Trump.    

 

L’Europe-champ de bataille de la guerre nucléaire?

Dr.Pierre-Emmanuel Thomann – géopolitologue. OPINION. Les États-Unis, sous l’impulsion du président Donald Trump, ont déclaré être ouverts à lancement des négociations pour un désarmement nucléaire avec la Russie et la Chine. Cette proposition suit leur retrait du traité INF (traité sur les missiles nucléaires intermédiaires) en février 2019, suivi de celui de la Russie. Toutefois, de manière assez prévisible, la Chine a décliné cette offre.

Les Américains et les Russes se rejettent toutefois la responsabilité de la relance de la course aux armements. L’OTAN a soutenu le retrait et l’ultimatum américain qui exige un démantèlement par la Russie de missiles qu’elle estime de son côté conformes au traité. L’OTAN n’envisage pour l’instant pas d’installer de nouveaux missiles à moyenne portée  mais la situation pourrait évoluer. La sortie unilatérale des États-Unis du traité INF, après celle du traité ABM (Traité de défense anti-missile) en 2001, est-elle préméditée afin d’installer sur le territoire européen des missiles à courte et moyenne portée sur la base des systèmes anti-missiles à double usage et susceptibles d’évoluer ? Les nouveaux missiles seraient évidemment ciblés en représailles par des missiles russes.

Les Russes ont déjà annoncé le développement d’un nouveau missile de portée supérieure à 500 km.  Cette escalade serait un prétexte pour augmenter les dépenses militaires contre la « menace russe » et  faire financer par les Européens l’installation de missiles dans le cadre de la protection de l’OTAN. On peut aussi désormais craindre une fragilisation du traité New START (traité de réduction des armes stratégiques) signé en 2012 et susceptible d’être prolongé en 2021.

L’Europe serait en première ligne pour les risques encourus de guerre nucléaire dans le cadre de la rivalité croissante entre les États-Unis et la Russie car en cas de conflit, l’Europe deviendrait le champ de bataille principal. Il existe une asymétrie des risques, puisque un missile de portée intermédiaire américain installé en Europe ou sur un navire de guerre pourrait atteindre une ville russe, mais les missiles russes de même portée n’atteindraient pas les villes américaines.  D’où la tentation de leur emploi et le risque d’escalade avec des missiles à plus longue portée.

En conclusion, il serait urgent que les dirigeants des États européens  se penchent sur cet enjeu majeur afin de ne pas se cantonner à un rôle de supplétifs. Autrement dit, éviter de laisser la sécurité de leur citoyens dépendre de manœuvres américaines et russes, sans influencer le cours de choses. La sécurité des Européens est également trop importante pour la confier uniquement aux représentants et experts des complexes militaro-industriels.

En fin de compte, il s’agit de rétablir un minimum de confiance en englobant la problématique des missiles  nucléaires dans une nouvelle architecture de sécurité européenne  basée sur de nouveaux équilibres géopolitiques plus en phase avec le monde multicentré.

Droits de l’homme et Islam radical

Dr Pierre-Emmanuel Thomann, géopolitologue Alors que la victoire militaire contre l’Etat islamique en Syrie vient d’être annoncée par les gouvernements européens et américains après la chute de son dernier territoire en Syrie, on oublie que cette guerre comprend une autre dimension géopolitique bien plus importante. Cette guerre est avant tout  un conflit global entre l’islam radical et politique et le modèle de civilisation occidental, tous deux caractérisés par différent variantes. Ce conflit perdure car l’idéologie à la racine de l’Etat islamique est encore vivace et sévit déjà sur d’autre territoires, comme, en Libye, au Sahel, en Afghanistan mais aussi en Europe.   

Ce confit global mélange ainsi des éléments de guerre classique, comme la guerre contre l’Etat Islamique, mais aussi  la guerre des idéologies sur les territoires mettant en scène des représentations rivales, l’islam radical et politique contre l' »Occident » pour le contrôle des populations, au Moyen Orient mais aussi en Europe. On pourrait ainsi qualifier cette guerre de conflit de civilisation entre l’Islam politique et radical et la civilisation européenne dans ses composantes organiques et culturelle.  L’enjeu est la conquête du territoire et des populations qui y vivent et les deux idéologies s’entrechoquent  sur différents théâtres, les territoires nationaux, européens, mondiaux et le cyber espace. D’un côté, il s’agit de faire prévaloir en Europe, les valeurs européennes, mais aussi le respect de ses coutumes, cultures et traditions, face à un prosélytisme islamiste qui voit l’Europe comme une terre de conquête pour s’attirer de nouvelles loyautés dans les populations au moyen de la propagande et la violence. L’immigration de masse vers l’Europe en provenance des pays à risques augmente mécaniquement les risques et constitue une bombe à retardement géopolitique au sein des sociétés face au prosélytisme islamiste  

Ce conflit dans sa dimension civilisationelle est bien plus difficile à gagner, car la marge de manœuvre des Européens est réduite par la vision très idéologique des droits de l’homme et de la protection des minorités qui s’est imposée dans le projet européen, notamment avec la   jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui interprète la Convention européenne des droit de l’homme.

Marc Bossuyt, professeur émérite à l’Université d’Anvers et ancien président de la Cour constitutionnelle de Belgique, a ainsi critiqué les arrêts de la cour européenne des droits de l’homme dans le domaine de l’immigration et des extraditions, y compris lorsque des personnes suspectées de terrorisme sont en cause, car elles favorisent dans certains cas le respect des droits fondamentaux au détriment de la sécurité nationale. Les failles juridiques sont instrumentalisées par les islamistes et leurs soutiens     

Pour gagner le volet civilisationel de cette guerre, les Etats européens devront agir avec plus de fermeté et exiger une réforme de la Convention européenne des droits de l’Homme qui a été élaborée temps de paix alors que nous visons une situation exceptionnelle. Ce changement de posture exige évidemment au préalable une mutation idéologique et politique au sein des nations afin de s’éloigner du modèle de la société ultralibérale ouverte à tous les flux et contrer  l’affaiblissement démographique qui affaiblit la civilisation européenne.

 

 

 

Réorientation de l’Ukraine affaiblit l’Europe

Dr Pierre-Emmanuel Thomann, géopolitologue

A l’occasion des élections ukrainiennes qui auront lieu le 31 mars prochain, il est utile de faire un bilan de la situation du pays. La tentative par les instances euro-atlantiques d’orienter l’Ukraine de manière exclusive vers l’espace euro-atlantique et selon le scénario idéal de certains gouvernements, de créer les conditions favorables à une adhésion  dans l’Union européenne (UE) et l’OTAN à plus long terme, est en train d’échouer. L’élargissement est un objectif évidemment implicite et masqué du partenariat oriental de l’UE, alors que les Etats membres de l’UE seront toujours divisés sur cette question. La voie choisie par l’Ukraine est une impasse. (Image: Pierre-Emmanuel Thomann).

Ukraine Thomann

La stratégie géopolitique des Etats-Unis et de certains gouvernements européens alliés vise à couper de manière hermétique l’Ukraine de la Russie, en profitant des divisions internes croissantes du pays, entre l’Ukraine de Lvov orientée vers l’Europe de l’Ouest, l’Ukraine orientale incluant le Donbass et la Crimée orientées vers la Russie,  et la partie centrale autour de Kiev qui fait office de zone tampon entre ces tropismes géopolitiques issus de l’histoire. La stratégie de réorientation vers l’Occident depuis le changement de régime issu des manifestations sur la place Maïdan à Kiev en 2014 a non seulement affaiblit et appauvrit les Ukrainiens, mais embarqué l’Union européenne dans une voie sans issue qui coûte cher aux citoyens européens et déstabilise la sécurité européenne.     

Le bilan des cette tentative d’occidentalisation forcée de l’Ukraine est largement négatif. Le bilan humain, avec plus de 10 000 morts dans la guerre civile du Donbass, guerre par proxy entre les Etats-Unis et la Russie, c’est à dire au sein d’une même aire de civilisation entre deux peuples si proches et à l’histoire commune est très lourd.  C’est une véritable absurdité géopolitique dans le contexte de la rivalité croissante entre grandes aires civilisationnelles. La Russie et l’Ukraine font toutes deux partie de la civilisation européenne et ce conflit affaiblit donc l’Europe continentale dans son entièreté .

A l’occasion de ce conflit, la résurgence des factions néonazies en Ukraine, d’abord minimisées par les médias occidentaux, apparait aujourd’hui au grand jour. Le président de l’OSCE, Mr Latchak, a exprimé son inquiétude à propos de la glorification de l’ultra-nationaliste ukrainien Stepan Bandera qui, allié aux nazis lors de la deuxième guerre mondiale, fut responsable de la mort de milliers de Biélorusses, Polonais, Russes et Ukrainiens.

Les membres du service européen d’action extérieure (SEAE) de l’UE en charge de l’Ukraine sont également mécontents en ce qui concerne les réformes promises et non mises en œuvre. Ils insistent sur l’absence de progrès dans le cadre de l’accord d’association et la zone de libre échange entre l’UE et l’Ukraine en ce qui concerne  la réglementation douanière, la fiscalité, les infrastructures de transport et la propriété intellectuelle. Le projet de décentralisation du pays pour permettre la mise en œuvre des accords de Minsk n’est toujours pas effectif. Cela pose la question de la vraie destination des fonds de l’UE. Quelle proportion des 12 milliards d’euros de l’UE octroyés à l’Ukraine pour le programme de coopération ont-ils été pillés par les oligarques ukrainiens ?   

Le vent tourne aussi dans les perceptions entre Ukrainiens et Russes qui s’étaient fortement dégradées depuis le conflit en 2014. Les citoyens ukrainiens souhaitent ainsi de plus en plus une réouverture de la frontière entre Ukraine et Russie (50%) et leur opinion vis à vis de la Russie s’améliore (48% contre 32% d’opinions négatives) selon l’institut international de sociologie de Kiev. Il faut aussi rappeler que plus de 30% des Ukrainiens ont de la famille en Russie et que 2, 5 millions d’ukrainiens travaillent en Russie, dont plus d’un million de réfugiés  provenant du Donbass.

Les gouvernements successifs des Etats-Unis et leurs alliés européens ultra-atlantistes ont pour objectif de fragmenter l’Eurasie et couper l’Europe de l’Ouest de la Russie, pour ralentir le multicentrisme géopolitique et préserver leur pouvoir mondial. L’Ukraine est avant tout un pivot géopolitique dans leur vision pour atteindre cet objectif. La stabilité et la prospérité de l’Ukraine comme les intérêts des nations européennes sont donc secondaires dans  la stratégie géopolitique des Etats-Unis. Il n’est de plus pas exclu que le gouvernement ukrainien en perte de vitesse vis à vis de l’opinion cherche à entrainer les membres de l’UE et de l’OTAN dans un conflit avec la Russie, aux conséquences néfastes pour la sécurité européenne et l’élargissement de la fracture européenne. La déstabilisation de l’Ukraine entraine surtout des conséquences pour les Européens. A plus long terme, l’intégration de l’Ukraine dans l’UE serait un gouffre financier et provoquerait une exacerbation des rivalités géopolitiques entre les membres de l’UE notamment la France et l’Allemagne selon les  tropismes géographiques divergents vers l’Europe centrale et orientale ou vers la Méditerranée.

Toutefois, la tentative d’occidentalisation de la société ukrainienne sur des critères idéologiques et normatifs au moyen du partenariat oriental de l’UE est en train d’échouer. Le retour d’une position plus équilibrée de l’Ukraine entre les instances euro-atlantiques qui n’offrent que des perspectives décevantes et la Russie devient donc aussi un scénario probable après les élections. Cela représenterait une voie plus raisonnable pour préserver la paix en Ukraine et la stabilité continentale.

 

 

Partenariat oriental de l’UE: une réforme nécessaire

Dr Pierre-Emmanuel Thomann – OPINION. L’année 2019 est l’année du dixième anniversaire du Partenariat oriental. Le Partenariat oriental a été lancé en 2009 pour favoriser l’association politique et l’intégration économique entre l’UE et les six pays partenaires d’Europe orientale: l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la République de Moldavie, Géorgie  et l’Ukraine.

L’Union européenne risque pourtant la surextension en pratiquant la fuite en avant dans son voisinage oriental, mais sans les moyens  lui permettant de peser réellement sur le cours des crises.

Il faut se rappeler les origines géopolitiques du partenariat oriental. En 2009, les États qui ont  poussé à la création de ce partenariat oriental, la Pologne et la Suède avaient deux objectifs :

  • d’une part ils cherchaient à réorienter l’UE vers le versant oriental, afin de contrer le projet d’Union méditerranéenne qui avait été initié par le France dès 2008
  • d’autre part, il s’agissait d’établir une zone tampon vis à vis de la Russie, et préparer les pays du partenariat oriental pour un rapprochement avec  l’UE et l’OTAN.

L’objectif géopolitique implicite, hier comme aujourd’hui, est donc de préparer les pays du partenariat oriental à une nouvelle vague d’élargissement de l’UE et l’OTAN, même si ce n’est pas présenté ainsi de manière explicite. Cet objectif est masqué par les ambiguïtés de l’UE, mais reçoit un soutien explicite de la Pologne, des pays baltes, mais aussi des pays du partenariat oriental eux-mêmes, ainsi qu’un appui politique de l’administration américaine aux élargissements de l’UE.

Cela montre que cette option reste sur la table pour le plus long terme, et va revenir à l’agenda européen dans un moment plus propice afin de passer outre les réticence des États membres, comme la France, pour l’instant opposés à ce scénario.                  

Le scénario euro-atlantique d’une poursuite de l’intrusion de l’Union européenne dans l’espace de l’ex-URSS serait contre-productif : elle mènerait à des frictions supplémentaires avec la Russie et deviendrait un obstacle au principe d’économie des moyens.

En Ukraine comme en  Moldavie, Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie, en s’engageant toujours plus au delà de ses frontières, dans les pays de l’ex-URSS, l’Union européenne prend le risque de se trouver impliquée dans  les discontinuités géopolitiques issues des frontières géo-historiques qui jalonnent le continent eurasien : elle affaiblit la cohérence et l’identité de l’Union européenne et augmente les risques de fractures internes en raison des clivages que cela induit au sein de l’Union européenne, elle-même en crise.

La poursuite du déplacement du centre de gravité géopolitique de l’UE vers l’Est va relancer la rivalité géopolitique franco-allemande sur les priorités géopolitiques de l’UE qui  persiste depuis les élargissements successifs de l’UE promus par l‘Allemagne après sa réunification.

Le choix pour l’Union européenne de se projeter sans limites vers l’extérieur, afin de faire progresser sans cesse son idéologie normative et occidentaliser sa proximité géographique, sans d’abord se réformer de manière réaliste et consolider un projet européen aujourd’hui en crise, est une fuite en avant qui  ne permet pas de résoudre la crise des fondements de l’Union européenne.

Il est illusoire de croire que les conflits gelés en Moldavie (Trandsnitrie) en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), en Azerbaïdjan (enclave arménienne du Haut Karabakh) mais aussi les conflit dans le Donbass en Ukraine, puissent être résolus au cas par cas, notamment par le biais de la coopération au sein du partenariat oriental. C’est un accord continental entre  une UE réformée et la Russie qui pourrait déboucher sur une voie plus favorable à la résolution des conflits locaux et régionaux, notamment avec la négociation d’une nouvelle architecture européenne de sécurité.

Par réalisme gépolitique, l’Union européenne devrait aussi se concentrer sur son flanc sud, où se trouve la menace principale à sa sécurité, l’Islam radical et la crise migratoire, qui menace sa propre cohésion interne. Ses moyens graduellement relativisés devant les défis mondiaux l’amèneront sans doute à faire des choix drastiques.

Le partenariat oriental pourrait aussi être reformulé de manière à dissiper les méfiances, non seulement des partenaires extérieurs, mais aussi des États membres de l’UE, en statuant clairement sur la fixation des frontières de l’UE, afin d’éviter toute ambiguïté sur l’élargissement.  

 

L’Europe: théâtre de la manœuvre

Dr Pierre-Emmanuel Thomann L’Europe est le théâtre de la manœuvre géopolitique des Etats-Unis en Eurasie.

Avec une continuité remarquable, les États-Unis cherchent depuis plus d’un siècle à empêcher l’émergence d’une puissance sur le continent eurasien qui puisse défier leur prépondérance  mondiale. Cette constante géopolitique depuis la Première Guerre mondiale avait été remise à l’ordre du jour dès la fin de la Guerre Froide avec la « doctrine Wolfowitz »  en 1992. Paul Wolfowitz, sous-secrétaire à la Défense chargé de la planification aux États-Unis, de 1989 à 1993, avait souligné que la mission de l’Amérique dans l’ère de l’après-guerre froide consisterait à s’assurer qu’aucune superpuissance rivale ne soit autorisée à émerger en Europe occidentale, en Asie ou sur le territoire de l’ancienne Union soviétique. La représentation stratégique de Zbigniew Zbrezinski, qui avait aussi fait de l’Eurasie l’enjeu principal des États-Unis, a exercé une influence dans l’administration américaine. Cet objectif a été explicitement remis sur la table par Aaron Wess Mitchell, secrétaire d’État adjoint pour l’Europe et l’Eurasie au département d’État sous la présidence de Donald Trump (source : https://ee.usembassy.gov/a-s-mitchells-speech/ )

La représentation géopolitique de Aaron Wess Mitchell renseignent un peu plus sur la stratégie des États-Unis sous la présidence Trump, malgré le sentiment d’incertitude qui règne sur la doctrine des États-Unis. On retrouve ici les objectifs géopolitiques de longue haleine des États-Unis. Ainsi, il précise que  « lors de trois guerres mondiales, deux chaudes et une froide, nous avons aidé à unifier l’Occident démocratique pour empêcher nos opposants brutaux de dominer l’Europe et le Rimland à l’Ouest de l’Eurasie ». Ainsi, sans surprise, la Russie et la Chine sont désignés comme les adversaires stratégiques des États-Unis alors que la Guerre froide est terminée depuis plus d’un quart de siècle, car ils « contestent la suprématie des USA et leur leadership au 21ème siècle ». On retrouve ici avec constance l’objectif des États-Unis de contrôler l’Eurasie afin d’empêcher un rival géopolitique d’y émerger à nouveau et relativiser leur propre puissance mondiale.

Les États-Unis font de l’Europe un  « Rimland », c’est à dire un espace côtier sous leur contrôle qui bloque une orientation de l’Union européenne vers l’espace eurasien, et donc vers la Russie, mais aussi la Chine par voie continentale.

L’Europe n’est qu’un des théâtres de leur stratégie géopolitique vis à vis de l’Eurasie, qui consiste à envelopper ce continent par les fronts est-européen et indo-pacifique (carte : La nouvelle rivalité des puissances). Une orientation exclusive selon le scénario euro-atlantiste implique donc pour les Européens de se positionner dans les limites imposées  par les priorités géopolitiques des États-Unis, et d’agir en conformité ou de s’abstenir. Dans cette configuration, une politique d’équilibre des Européens en fonction de leur propre géographie est donc rendue très difficile. Le scénario exclusif euro-atlantiste rend impossible in fine pour les Européens de décider de leurs propres finalités, faute d’avoir élaboré leurs propres priorités.

Ce scénario tendanciel affaiblit les Européens car il fait d’eux une variable d’ajustement de la géopolitique mondiale. Ainsi les EtatsUnis se sont retirés du traité ABM (Bouclier anti-missile) en 2001, de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018, et menacent de sortir de l’accord INF sur les armes nucléaires à porté intermédiaire, sans consultations avec les Européens, dont la sécurité en sera pourtant affectée.  

La stratégie des États-Unis a donc pour objectif de ralentir l’émergence du monde multicentré qui menace l’héritage unipolaire de l’après Guerre froide. Si il y a acceptation d’une forme de multipolarité de la part de Donald Trump avec les grands adversaires stratégiques, elle se met en place à l’exclusion de l’Union européenne. Celle-ci s’arc-boute sur des paradigmes différents comme le multilatéralisme et ses États membres sont incapables de faire contrepoids aux États-Unis selon la doctrine de l’équilibre des forces.

L’Union européenne se trouve ainsi réduite au statut de zone tampon, comme théâtre de la manœuvre américaine en Eurasie, et une périphérie de plus en plus divisée et instrumentalisée par les États-Unis. Un scénario exclusif euro-atlantiste mais asymétrique et hiérarchique au profit des États-Unis et non pas équilibré selon l’idéal euro-atlantiste se met ainsi en place.

 

L’armée européenne : une utopie commode

Dr Pierre-Emmanuel Thomann OPINION  L’idée de créer ses propres forces armées par l’Union européenne est aujourd’hui une utopie.  Le  président français Emmanuel Macron s’est  prononcé en faveur de la création d’une armée européenne, à l’occasion des commémorations du 11 novembre et la chancelière allemande Angela Merkel a soutenu cette idée. La déclaration d’Emmanuel Macron sur l’armée européenne devrait être considérée comme un slogan politique à l’approche des élections au Parlement européen de mai 2019. Elle ne reflète pas la véritable position française.

L’Allemagne et de la France ont des priorités  géopolitiques différentes. (voir la  carte sur les perceptions de sécurité de l’Allemagne et de la France).

Le président français compte sur des opérations militaires conjointes des membres de l’UE, car Paris veut pouvoir opérer dans la région méditerranéenne, au Moyen-Orient et en Afrique.  Le président français aimerait avoir le soutien des Européens, car en termes de sécurité pour les Français, la menace provient surtout du flanc sud, en particulier le terrorisme islamique. Quant au flanc est de l’Europe, il est secondaire pour les Français.

L’Allemagne se préoccupe au contraire de la sécurité  sur le flanc oriental de l’Europe. Pour l’Allemagne, qui a toujours fait partie de la structure militaire intégrée de l’OTAN, l’armée européenne serait un piler de l’alliance atlantique. Les Allemands sont en synergie avec les intérêts géopolitiques des États-Unis afin de se positionner vis à vis de la Russie.

C’est pour cette raison que l’Allemagne donne la priorité à la coopération structurée en cours entre les pays de l’Union européenne dans le domaine de la défense et de la sécurité (PESCO), afin de mettre en œuvre des projets communs, mais selon les priorités de l’OTAN. Ils se focalisent aussi sur la concept de nation-cadre au sein de l’OTAN, et se positionnent comme chefs de file des armées d’Europe centrale et orientale avec les Etats-Unis. L’Allemagne se méfie de l’idée d’Emmanuel Macron d’une initiative européenne d’intervention qui est supposée autonome à la fois de l’Union européenne et de l’OTAN. Les Allemands ne souhaitent être entrainés  outre mesure, à protéger les intérêts de la France dans la région méditerranéenne et en Afrique.

Le Président français est aussi atlantiste, et c’est pourquoi il estime que la coopération européenne dans le domaine de la défense doit être compatible avec l’OTAN, mais avec un degré d’autonomie plus grand que celui souhaité par l’Allemagne. Selon la vision de l’Europe puissance, la France aimerait  promouvoir la coopération dans le domaine militaire entre Etats-membres souverains de l’UE, mais pour occuper un rôle de chef de file.   .

Dans le contexte géopolitique actuel, l’idée d’une armée européenne ne  peut pas fonctionner car les Européens s’entendraient très difficilement sur un commandement intégré. En particulier, parce que la France possède des armes nucléaires, et que l’Allemagne n’en a pas. La France, contrairement à l’Allemagne, est également membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. De plus, La décision d’envoyer des soldats qui risquent leur vie n’est possible que dans le cadre d’une décision nationale, car il n’y a pas de peuple européen.

L’avenir est plutôt aux alliances fluides et variables, aux coalitions de volontaires en fonction de l’objectif stratégique et du théâtre géographique.

.La coopération entre Etats-membres de l’Union européenne sur les questions de défense  est déjà suffisamment difficile, il est contre productif de lui ajouter des objectifs utopiques. parler d’armée européenne est une utopie commode, qui permet d’escamoter les débats sur les visions géopolitiques en grande partie divergentes entre européens, et notamment entre l’Allemagne et la France.

Pour progresser sur la voie d’une coopération plus étroite entre les armées des Etats européens, un travail parallèle est nécessaire pour rapprocher les points de vues divergents sur le diagnostic géopolitique, les perceptions de sécurité et l’identification des intérêts communs, cartes sur table.

Cela ouvrirait enfin la voie vers un dialogue plus approfondi sur les finalités européennes.

Dr Pierre-Emmanuel Thomann – géopolitilogue

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