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Nouvelle course aux armements

Pierre-Emmanuel Thomann, géopolitologue OPINION Les États-Unis, moins d’un mois après leur sortie effective le 2 août du traité INF sur les missiles à portée intermédiaire signé en 1987 (500 à 5.500 km), ont tiré un missile de portée intermédiaire au large de la Californie le 19 août pour tester cette nouvelle arme auparavant interdite par le traité. Ce nouveau missile conventionnel est susceptible de porter aussi une tête nucléaire. La Russie s’est aussi immédiatement définitivement retirée du traité INF en réaction de la décision des États-Unis.

Ce tir de missile révèle la réalité suivante: Pour être déjà en mesure de lancer un nouveau missile, un mois après la sortie du traité, des recherches avaient donc été entreprises par les États-Unis sur le développement d’un nouveau missile intermédiaire, alors que ce type de missile était encore interdit. Il est stupéfiant qu’aucun européen membre de l’UE ou de l’OTAN n’ai relevé cet aspect. Cet évènement renforce la thèse de ceux qui accusent les États-Unis d’avoir utilisé le prétexte d’un soi-disant non respect du traité INF de la part des Russes pour développer leur propre missile. De plus, en sortant du traité unilatéralement, les États-Unis perdent un moyen de pression vis à vis de la Russie. La Chine qui n’a signé aucun traité en la matière est aussi la cible des États-Unis qui cherchent à maintenir leur suprématie stratégique en Eurasie, de Lisbonne à Pékin. La Chine refuse jusqu’à présent d’engager des négociations sur un nouveau traité plus large promu par les États-Unis qui pratiquent l’escalade comme moyen de pression.

En tant que puissance maritime inégalée dans le monde, le États-Unis sont pourtant déjà capables de tirer des missiles de moyenne portée sur les territoires Russe et Chinois à partir de l’espace maritime, alors que la Russie et la Chine, avant tout des puissances continentales ayant pour priorité la sécurité de leur environnement terrestre, ont jusqu’à présent développé moins de capacité maritimes. Comme les capacités maritimes (missiles embarqués à bord des navires de surface, des sous-marins ou des aéronefs) n’ont jamais été intégrés dans le traité INF qui porte sur les missiles sol-sol et sol air, une asymétrie a toujours existé en faveur des États-Unis.
Il faut aussi souligner que les environnements de sécurité des États-Unis et de la Russie ne sont pas comparables. La question de la position géographique des territoires des États-Unis et de la Russie est un élément central pour comprendre que l’on ne peut pas simplement raisonner en termes d’équivalence des armements. La Russie est entourée dans son environnement géographique proche de nombreux États dotés de capacité balistiques accrues.
Le territoire de la Russie est donc situé dans un environnement stratégique difficile au contact de puissances nucléaires comme la Chine et des zones de rivalités géopolitiques comme la Caucase, l’Asie centrale, l’Extrême Orient, tandis que les États-Unis ont pour voisins le Canada et le Mexique. La production par les États-Unis de nouveaux missiles en réponse au nom respect supposé des accords par les Russes et les déploiement de missiles chinois n’apporte ni un gain de sécurité aux États-Unis, entourés des Océans Pacifique et Atlantique, et n’a pas d’effet de dissuasion, ni sur la Russie, ni sur la Chine non plus qui doivent se positionner face à d’autres menaces provenant du continent eurasien. Cette décision fournit même une incitation de la part des Russes et des Chinois pour renforcer leur propre arsenal.
Après s’être retirés unilatéralement du Traité ABM en 2002, du traité INF en 2019, les États-Unis, ont aussi souligné que le renouvellement 2021 d’un traité de réduction des armes nucléaires, Start II (traité de réduction des armes stratégiques signé en 2012) ne serait pas automatiquement reconduit.

La Russie avait proposé avant le retrait américain un « moratoire sur le déploiement d’armes de portée intermédiaire », rejeté par l’OTAN. L’OTAN a pourtant affirmé ne pas vouloir se lancer dans une course aux armements et refuse jusqu’à présent la perspective d’installer de nouveau missiles sur le territoire européen.

Toutefois, cette posture étant par nature précaire face au risque d’escalade entre les États-Unis, la Russie et la Chine qui ferait des Européens les grands perdants d’une nouvelle course aux armements, l’idée d’une nouvelle architecture européenne de sécurité de Lisbonne à Vladivostok devient encore plus pertinente. En effet, seule une négociation d’envergure continentale incluant la Russie est susceptible de rétablir la confiance et maîtriser cette nouvelle course aux armements sur les missiles à portée intermédiaire qui n’a pas de sens pour les intérêts géopolitiques des nations européennes.

 

Von der Leyen: bilan géopolitique de la nomination

PierreEmmanuel Thomann  OPINION L’ancienne ministre de la défense de la république fédérale d‘Allemagne, Ursula Von der Leyen, a été choisie pour devenir la nouvelle présidente de la Commission européenne, avec une très courte majorité et après des tractions difficiles. Quel bilan géopolitique peut-on tirer de cet épisode ? 

La première observation est le constat que le couple franco-allemand reste l’axe de pouvoir central de l’Union européenne puisque la nomination de la présidence de la Commission et des autres postes de l‘UE, résulte avant tout d’un compromis franco-allemand. Le deuxième enseignement est que la rivalité géopolitique franco-allemande, c’est à dire la rivalité pour le pouvoir en Europe et les finalités du projet européen avec les tensions qui en résultent, reste au cœur du projet européen et l’axe de ses équilibres géopolitiques. 

Enfin, au delà de l’image d’une relation franco-allemande  équilibrée que la mise en représentation du couple franco-allemand cherche à diffuser, un déséquilibre géopolitique au profit de l’Allemagne s’est installé dans la durée depuis l’unification allemande et l’élargissement de l’UE à l’Est qui a positionné l’Allemagne comme la puissance centrale et économique de l’Union européenne.

 Les gouvernements français successifs ont cherché à rééquilibrer la relation et  le président Emmanuel Macron n’y fait pas exception, y compris lors des négociations pour la présidence de la Commission. Le système du Spitzenkandidat inspiré du fédéralisme allemand et qui donne plus de pouvoir à l’Allemagne  a été sabordé par le président français en s’opposant à la nomination de l‘Allemand Manfred Weber pour éviter sa cristallisation dans la durée. Toutefois le compromis a finalement aboutit à offrir la présidence à une allemande, Ursula Von der Leyen qui permet de donner une image de fermeté à la France, mais le déséquilibre en terme de pouvoir reste favorable à l’Allemagne. Il faut rappeler que l’Allemagne occupe la position centrale au milieu de l’UE depuis l’élargissement de l’UE à l’Est et que l‘Allemagne contribue pour la plus grosse part au budget de l’UE, et les députés européens allemands forment la délégation nationale la plus nombreuse  dans l’UE.  

Si l’on examine les déclarations de la nouvelle Présidente de la Commission européenne lors de la défense de sa candidature au Parlement européen ou à la presse quand elle était encore ministre de la défense en Allemagne, sa vision européenne est très atlantiste et reste en continuité avec la vision géopolitique de l’Allemagne qui considère que l’Union européenne est un sous-ensemble de l’espace euro-atlantique, avec une relation très étroite avec les Etats-Unis.

Si l’on se remémore les propositions de réformes européennes du président Emmanuel Macron, notamment  le discours de la Sorbonne, il n’en reste pas grand chose. Lors de sa candidature, le nouvelle présidente n’a ni mentionné l’objectif d’autonomie stratégique de l’UE, puisque l‘OTAN reste le pilier de la défense de l’Europe, ni la réforme ambitieuse de la zone euro telle que le président Français se l’imaginait. Ursula Von der Leyen s’est par contre  prononcée en faveur de la majorité qualifiée pour les questions de politique étrangère à l‘UE, mais cela restera une posture utopiste et incantatoire qui entre aussi en contradiction avec la position de la France et de nombreux Etats -membres sur cette question.

Si les questions de défense resteront l’un des axes prioritaires, la complémentarité avec l‘OTAN sera préservée, et donc l’autonomie stratégique de l’UE, qui signifie indépendance pour les Français, n’aboutira pas. La nouvelle présidente va aussi vraisemblablement avoir pour priorité d’endiguer les fractures, notamment Est-Ouest pour maintenir la cohésion de l’UE. Cette approche  contredit la vision française d’une UE renforcée autour de la zone euro pour donner plus de poids à la France face à une UE plus lâche et dont l’Allemagne reste le centre de gravité géopolitique.   

 Elue avec une très courte majorité en raison de la fragmentation politique du parlement européen reflétant celle de l’évolution politique dans les Etats-membres, la présidence de la  Commission a d’emblée un problème de légitimité      

et son programme pourra difficilement aller au delà d’un consensus mou sur des  grandes orientions volontairement floues.

Si l’on examine la question des rivalités institutionnelles, le Conseil européen, et donc les Etats  reste central puisque le système du Spitzenkandidat promu par le Parlement européen a été contourné. On verra si le pouvoir de l’UE qui s’est accru jusqu’à récemment vis à vis des Etats lors de ce cycle d’intégration européenne, pourra se maintenir avec les personnalités nommées qui sont en faveur de plus d’intégration, alors que nous sommes entrés dans un nouveau cycle géopolitique de fragmentation au sein de l’UE, notamment avec le Brexit, mais aussi les fractures Est-Ouest et Nord-Sud. Si l‘Allemagne qui a obtenu la présidence de la Commission européenne et la France, la présidence de la BCE sont les principaux bénéficiaires de cette négociation des postes clés de l’UE, les pays d’Europe centrale ont joué un rôle de blocage en s’opposant au  néerlandais et Spitzenkandidat des socialistes européens Frans Timmermans. Les pays dits de Visegrad (V4) Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie, lorsqu’ils sont unis peuvent exercer un pouvoir difficilement contournable.       

On peut pourtant s’attendre à une présidence faible et un programme basé sur les mêmes recettes issues des paradigmes obsolètes de l’UE qui ont aboutit à des crise multiples. Si elles sont maintenues, les mêmes politiques  libérales et leur arsenal normatif vont produire les mêmes effets. On ne se dirige donc pas vers une réforme fondamentale de l’UE en fragmentation pour s’adapter à la nouvelle donne géopolitique européenne et mondiale. Ce sont donc les crise internes et externes qui seront l’aiguillon du changement, en l’absence d’une vision stratégique et géopolitique claire du projet européen.  

Le paquet de nominations négocié au Conseil européen, la présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, le président du Conseil européen, Louis Michel, le  haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Joseph Borell, et la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde souligne une grande continuité au delà des appartenances partisanes. Ces personnalités sont en effet toutes en faveur d’une  UE basée sur le concept de société ouverte et le libre-échange, des frontières relativisées, l’adhésion à la doctrine multilatéraliste, la poursuite de l’immigration malgré une communication visant à rassurer l’opinion publique des frontières, et une Europe atlantiste avec une relation étroite avec les Etats -Unis en rivalité avec la Russie et la Chine.  La vision générale est plus proche de la vison germano-américaine du projet européen que de la vision classique française base sur l’équilibre des puissances, l’Etat fort et la souveraineté, il est vrai affaiblie par les présidents français successifs qu’ils ne l’ont plus réellement défendue, mis à part au niveau déclaratoire.      

Ces nominations ont en réalité pour objectif de défendre le modèle de  démocratie libérale et multiculturaliste et non pas une Europe comme puissance géopolitique et alliance de  nations enracinées comportant des éléments partagés de civilisation. C’est donc une Union européenne qui resté coincée sur les paradigmes libéraux et intégrationnistes du siècle dernier, en contradiction avec le demande croissante des citoyens pour une Europe des nations préservant la souveraineté des Etats, plus de frontières, moins d’immigration, et moins de libéralisme économique. 

Le programme de la commission est assez peu ambitieux  et la mise en avant de la question du climat permet de rester assez vague. Même si cela paie en termes politique vis à vis de citoyens de se présenter comme un défenseur  du climat, cela aboutit aussi à des objectifs incantatoires et utopistes et favorise donc l’irresponsabilité politique  

En ce qui concerne la France, la président  Emmanuel Macron soutient comme l’Allemagne cette vision libérale et atlantiste de l’Europe, mais selon une moindre intensité. Il ne pratique cependant pas la politique  d’équilibre comme le général de Gaulle savait le faire pur rééquilibrer la situation. Cette posture entre donc en contradiction avec la vision gaullienne de l’Europe des nations qui se renforce pourtant inéluctablement au sein de l’opinion publique française face à la mondialisation ultralibérale et ses effets destructeurs. 

Les tensions au sein de l’Union européenne et au sein de l’axe franco-allemand  vont donc se poursuivre, puisque la rivalité géopolitique au sein du couple franco-allemand  aboutit à des compromis précaires et inachevés. Il ont surtout pour objectif de tenter d’endiguer et repousser dans le temps les crises qui s’empilent sans jamais être définitivement résolues. Cette rivalité géopolitique franco-allemande constitue donc un obstacle à une orientation commune et  définitive à propos des finalités européennes. Celles -ci sont un enjeu de pouvoir qui sont de moins en moins partagées entre Etats-membres.  

Le projet européen reste un enjeu géopolitique de pouvoir entre ses Etats-membres, et en particulier la France et l’Allemagne qui oscillent entre rivalité et compromis temporaire. 

 

 

Fissure géoéconomique entre États-Unis et l’UE

Pierre-Emmanuel Thomann OPINION Le retrait unilatéral des accords commerciaux multilatéraux pour maintenir la primauté géoéconomique américaine selon la nouvelle doctrine « America First » du président américain Donald Trump inquiète les adeptes du multilatéralisme. Cet abandon du  multilatéralisme  dénoncé par les Européens est toutefois à relativiser car les institutions multilatérales ont toujours masqué un rapport de forces plus favorable aux États-Unis avant l’émergence du monde multicentré. Ce tropisme s’exprime aujourd’hui de manière plus explicite et au travers de la recherche d’accords bilatéraux.  

 Ce qui est en revanche nouveau, c’est que le président américain désigne les Européens explicitement comme des adversaires dans le domaine économique.

Les États-Unis considèrent que leurs lois nationales sont au dessus des règles internationales, et pratiquent donc de plus en plus l’extraterritorialité en  sanctionnant ou menaçant de le faire les entreprises européennes  qui ont des liens commerciaux avec l’Iran, la Russie, ou la Chine. Les États-Unis pratiquent  aussi des pressions de manière explicites en liant sécurité et commerce à l’OTAN afin d’accroitre les exportations d’armements et les exportations américaines de gaz de schiste.

 Les Européens avaient rêvé pendant longtemps d’un partenariat euro-atlantique équilibré mais  avec Donald Trump et sa ligne directrice «America First», ce partenariat devient de plus en plus asymétrique et hiérarchique au détriment de l’Union européenne. L’Amérique de Trump semble favoriser une forme de multipolarité, mais sans l’Union européenne. Le maintien d’un scénario exclusif euro-atlantiste par inertie permet en réalité pour les gouvernements européens d’éviter les responsabilités. C’est la pente la plus facile, mais elle est lourde de conséquences pour l’avenir, notamment la marginalisation des Européens dans le jeu mondial et leur dérive vers le  statut de variable d’ajustement des autres puissances. Les États membres de l’Union européenne sont devenus de plus en plus dépendants des États-Unis qui restent leur arsenal militaire principal,  mais aussi vulnérables aux législations extraterritoriales, sous contrôle du cyberespace dominé par Google, Apple, Facebook et Amazon (les GAFA), tributaires des liens financiers et commerciaux transatlantiques, sous domination de la culture de masse et des idées avec les think tanks euro-atlantistes hégémoniques. Le lien fort avec les États-Unis, qui a été jusqu’à présent au cœur de la mondialisation et de ces flux géopolitiques, a progressivement affaibli l’héritage westphalien des nations européennes suite à leur adhésion à l’idéologie de la société ouverte et multiculturaliste.

 Il serait temps pour les  États membres de l’Union européenne de mieux protéger leurs intérêts géoéconomiques en tirant profit du monde multipolaire, en élargissant leurs alliances dans le monde avec des partenaires plus prévisibles, et en rapatriant aussi leurs usines sur le sol européen et en réhabilitant les frontières, instruments de souveraineté, notamment en s’inspirant des politiques de Donald Trump.    

 

L’Europe-champ de bataille de la guerre nucléaire?

Dr.Pierre-Emmanuel Thomann – géopolitologue. OPINION. Les États-Unis, sous l’impulsion du président Donald Trump, ont déclaré être ouverts à lancement des négociations pour un désarmement nucléaire avec la Russie et la Chine. Cette proposition suit leur retrait du traité INF (traité sur les missiles nucléaires intermédiaires) en février 2019, suivi de celui de la Russie. Toutefois, de manière assez prévisible, la Chine a décliné cette offre.

Les Américains et les Russes se rejettent toutefois la responsabilité de la relance de la course aux armements. L’OTAN a soutenu le retrait et l’ultimatum américain qui exige un démantèlement par la Russie de missiles qu’elle estime de son côté conformes au traité. L’OTAN n’envisage pour l’instant pas d’installer de nouveaux missiles à moyenne portée  mais la situation pourrait évoluer. La sortie unilatérale des États-Unis du traité INF, après celle du traité ABM (Traité de défense anti-missile) en 2001, est-elle préméditée afin d’installer sur le territoire européen des missiles à courte et moyenne portée sur la base des systèmes anti-missiles à double usage et susceptibles d’évoluer ? Les nouveaux missiles seraient évidemment ciblés en représailles par des missiles russes.

Les Russes ont déjà annoncé le développement d’un nouveau missile de portée supérieure à 500 km.  Cette escalade serait un prétexte pour augmenter les dépenses militaires contre la « menace russe » et  faire financer par les Européens l’installation de missiles dans le cadre de la protection de l’OTAN. On peut aussi désormais craindre une fragilisation du traité New START (traité de réduction des armes stratégiques) signé en 2012 et susceptible d’être prolongé en 2021.

L’Europe serait en première ligne pour les risques encourus de guerre nucléaire dans le cadre de la rivalité croissante entre les États-Unis et la Russie car en cas de conflit, l’Europe deviendrait le champ de bataille principal. Il existe une asymétrie des risques, puisque un missile de portée intermédiaire américain installé en Europe ou sur un navire de guerre pourrait atteindre une ville russe, mais les missiles russes de même portée n’atteindraient pas les villes américaines.  D’où la tentation de leur emploi et le risque d’escalade avec des missiles à plus longue portée.

En conclusion, il serait urgent que les dirigeants des États européens  se penchent sur cet enjeu majeur afin de ne pas se cantonner à un rôle de supplétifs. Autrement dit, éviter de laisser la sécurité de leur citoyens dépendre de manœuvres américaines et russes, sans influencer le cours de choses. La sécurité des Européens est également trop importante pour la confier uniquement aux représentants et experts des complexes militaro-industriels.

En fin de compte, il s’agit de rétablir un minimum de confiance en englobant la problématique des missiles  nucléaires dans une nouvelle architecture de sécurité européenne  basée sur de nouveaux équilibres géopolitiques plus en phase avec le monde multicentré.

Réorientation de l’Ukraine affaiblit l’Europe

Dr Pierre-Emmanuel Thomann, géopolitologue

A l’occasion des élections ukrainiennes qui auront lieu le 31 mars prochain, il est utile de faire un bilan de la situation du pays. La tentative par les instances euro-atlantiques d’orienter l’Ukraine de manière exclusive vers l’espace euro-atlantique et selon le scénario idéal de certains gouvernements, de créer les conditions favorables à une adhésion  dans l’Union européenne (UE) et l’OTAN à plus long terme, est en train d’échouer. L’élargissement est un objectif évidemment implicite et masqué du partenariat oriental de l’UE, alors que les Etats membres de l’UE seront toujours divisés sur cette question. La voie choisie par l’Ukraine est une impasse. (Image: Pierre-Emmanuel Thomann).

Ukraine Thomann

La stratégie géopolitique des Etats-Unis et de certains gouvernements européens alliés vise à couper de manière hermétique l’Ukraine de la Russie, en profitant des divisions internes croissantes du pays, entre l’Ukraine de Lvov orientée vers l’Europe de l’Ouest, l’Ukraine orientale incluant le Donbass et la Crimée orientées vers la Russie,  et la partie centrale autour de Kiev qui fait office de zone tampon entre ces tropismes géopolitiques issus de l’histoire. La stratégie de réorientation vers l’Occident depuis le changement de régime issu des manifestations sur la place Maïdan à Kiev en 2014 a non seulement affaiblit et appauvrit les Ukrainiens, mais embarqué l’Union européenne dans une voie sans issue qui coûte cher aux citoyens européens et déstabilise la sécurité européenne.     

Le bilan des cette tentative d’occidentalisation forcée de l’Ukraine est largement négatif. Le bilan humain, avec plus de 10 000 morts dans la guerre civile du Donbass, guerre par proxy entre les Etats-Unis et la Russie, c’est à dire au sein d’une même aire de civilisation entre deux peuples si proches et à l’histoire commune est très lourd.  C’est une véritable absurdité géopolitique dans le contexte de la rivalité croissante entre grandes aires civilisationnelles. La Russie et l’Ukraine font toutes deux partie de la civilisation européenne et ce conflit affaiblit donc l’Europe continentale dans son entièreté .

A l’occasion de ce conflit, la résurgence des factions néonazies en Ukraine, d’abord minimisées par les médias occidentaux, apparait aujourd’hui au grand jour. Le président de l’OSCE, Mr Latchak, a exprimé son inquiétude à propos de la glorification de l’ultra-nationaliste ukrainien Stepan Bandera qui, allié aux nazis lors de la deuxième guerre mondiale, fut responsable de la mort de milliers de Biélorusses, Polonais, Russes et Ukrainiens.

Les membres du service européen d’action extérieure (SEAE) de l’UE en charge de l’Ukraine sont également mécontents en ce qui concerne les réformes promises et non mises en œuvre. Ils insistent sur l’absence de progrès dans le cadre de l’accord d’association et la zone de libre échange entre l’UE et l’Ukraine en ce qui concerne  la réglementation douanière, la fiscalité, les infrastructures de transport et la propriété intellectuelle. Le projet de décentralisation du pays pour permettre la mise en œuvre des accords de Minsk n’est toujours pas effectif. Cela pose la question de la vraie destination des fonds de l’UE. Quelle proportion des 12 milliards d’euros de l’UE octroyés à l’Ukraine pour le programme de coopération ont-ils été pillés par les oligarques ukrainiens ?   

Le vent tourne aussi dans les perceptions entre Ukrainiens et Russes qui s’étaient fortement dégradées depuis le conflit en 2014. Les citoyens ukrainiens souhaitent ainsi de plus en plus une réouverture de la frontière entre Ukraine et Russie (50%) et leur opinion vis à vis de la Russie s’améliore (48% contre 32% d’opinions négatives) selon l’institut international de sociologie de Kiev. Il faut aussi rappeler que plus de 30% des Ukrainiens ont de la famille en Russie et que 2, 5 millions d’ukrainiens travaillent en Russie, dont plus d’un million de réfugiés  provenant du Donbass.

Les gouvernements successifs des Etats-Unis et leurs alliés européens ultra-atlantistes ont pour objectif de fragmenter l’Eurasie et couper l’Europe de l’Ouest de la Russie, pour ralentir le multicentrisme géopolitique et préserver leur pouvoir mondial. L’Ukraine est avant tout un pivot géopolitique dans leur vision pour atteindre cet objectif. La stabilité et la prospérité de l’Ukraine comme les intérêts des nations européennes sont donc secondaires dans  la stratégie géopolitique des Etats-Unis. Il n’est de plus pas exclu que le gouvernement ukrainien en perte de vitesse vis à vis de l’opinion cherche à entrainer les membres de l’UE et de l’OTAN dans un conflit avec la Russie, aux conséquences néfastes pour la sécurité européenne et l’élargissement de la fracture européenne. La déstabilisation de l’Ukraine entraine surtout des conséquences pour les Européens. A plus long terme, l’intégration de l’Ukraine dans l’UE serait un gouffre financier et provoquerait une exacerbation des rivalités géopolitiques entre les membres de l’UE notamment la France et l’Allemagne selon les  tropismes géographiques divergents vers l’Europe centrale et orientale ou vers la Méditerranée.

Toutefois, la tentative d’occidentalisation de la société ukrainienne sur des critères idéologiques et normatifs au moyen du partenariat oriental de l’UE est en train d’échouer. Le retour d’une position plus équilibrée de l’Ukraine entre les instances euro-atlantiques qui n’offrent que des perspectives décevantes et la Russie devient donc aussi un scénario probable après les élections. Cela représenterait une voie plus raisonnable pour préserver la paix en Ukraine et la stabilité continentale.

 

 

Partenariat oriental de l’UE: une réforme nécessaire

Dr Pierre-Emmanuel Thomann – OPINION. L’année 2019 est l’année du dixième anniversaire du Partenariat oriental. Le Partenariat oriental a été lancé en 2009 pour favoriser l’association politique et l’intégration économique entre l’UE et les six pays partenaires d’Europe orientale: l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la République de Moldavie, Géorgie  et l’Ukraine.

L’Union européenne risque pourtant la surextension en pratiquant la fuite en avant dans son voisinage oriental, mais sans les moyens  lui permettant de peser réellement sur le cours des crises.

Il faut se rappeler les origines géopolitiques du partenariat oriental. En 2009, les États qui ont  poussé à la création de ce partenariat oriental, la Pologne et la Suède avaient deux objectifs :

  • d’une part ils cherchaient à réorienter l’UE vers le versant oriental, afin de contrer le projet d’Union méditerranéenne qui avait été initié par le France dès 2008
  • d’autre part, il s’agissait d’établir une zone tampon vis à vis de la Russie, et préparer les pays du partenariat oriental pour un rapprochement avec  l’UE et l’OTAN.

L’objectif géopolitique implicite, hier comme aujourd’hui, est donc de préparer les pays du partenariat oriental à une nouvelle vague d’élargissement de l’UE et l’OTAN, même si ce n’est pas présenté ainsi de manière explicite. Cet objectif est masqué par les ambiguïtés de l’UE, mais reçoit un soutien explicite de la Pologne, des pays baltes, mais aussi des pays du partenariat oriental eux-mêmes, ainsi qu’un appui politique de l’administration américaine aux élargissements de l’UE.

Cela montre que cette option reste sur la table pour le plus long terme, et va revenir à l’agenda européen dans un moment plus propice afin de passer outre les réticence des États membres, comme la France, pour l’instant opposés à ce scénario.                  

Le scénario euro-atlantique d’une poursuite de l’intrusion de l’Union européenne dans l’espace de l’ex-URSS serait contre-productif : elle mènerait à des frictions supplémentaires avec la Russie et deviendrait un obstacle au principe d’économie des moyens.

En Ukraine comme en  Moldavie, Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie, en s’engageant toujours plus au delà de ses frontières, dans les pays de l’ex-URSS, l’Union européenne prend le risque de se trouver impliquée dans  les discontinuités géopolitiques issues des frontières géo-historiques qui jalonnent le continent eurasien : elle affaiblit la cohérence et l’identité de l’Union européenne et augmente les risques de fractures internes en raison des clivages que cela induit au sein de l’Union européenne, elle-même en crise.

La poursuite du déplacement du centre de gravité géopolitique de l’UE vers l’Est va relancer la rivalité géopolitique franco-allemande sur les priorités géopolitiques de l’UE qui  persiste depuis les élargissements successifs de l’UE promus par l‘Allemagne après sa réunification.

Le choix pour l’Union européenne de se projeter sans limites vers l’extérieur, afin de faire progresser sans cesse son idéologie normative et occidentaliser sa proximité géographique, sans d’abord se réformer de manière réaliste et consolider un projet européen aujourd’hui en crise, est une fuite en avant qui  ne permet pas de résoudre la crise des fondements de l’Union européenne.

Il est illusoire de croire que les conflits gelés en Moldavie (Trandsnitrie) en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud), en Azerbaïdjan (enclave arménienne du Haut Karabakh) mais aussi les conflit dans le Donbass en Ukraine, puissent être résolus au cas par cas, notamment par le biais de la coopération au sein du partenariat oriental. C’est un accord continental entre  une UE réformée et la Russie qui pourrait déboucher sur une voie plus favorable à la résolution des conflits locaux et régionaux, notamment avec la négociation d’une nouvelle architecture européenne de sécurité.

Par réalisme gépolitique, l’Union européenne devrait aussi se concentrer sur son flanc sud, où se trouve la menace principale à sa sécurité, l’Islam radical et la crise migratoire, qui menace sa propre cohésion interne. Ses moyens graduellement relativisés devant les défis mondiaux l’amèneront sans doute à faire des choix drastiques.

Le partenariat oriental pourrait aussi être reformulé de manière à dissiper les méfiances, non seulement des partenaires extérieurs, mais aussi des États membres de l’UE, en statuant clairement sur la fixation des frontières de l’UE, afin d’éviter toute ambiguïté sur l’élargissement.  

 

L’armée européenne : une utopie commode

Dr Pierre-Emmanuel Thomann OPINION  L’idée de créer ses propres forces armées par l’Union européenne est aujourd’hui une utopie.  Le  président français Emmanuel Macron s’est  prononcé en faveur de la création d’une armée européenne, à l’occasion des commémorations du 11 novembre et la chancelière allemande Angela Merkel a soutenu cette idée. La déclaration d’Emmanuel Macron sur l’armée européenne devrait être considérée comme un slogan politique à l’approche des élections au Parlement européen de mai 2019. Elle ne reflète pas la véritable position française.

L’Allemagne et de la France ont des priorités  géopolitiques différentes. (voir la  carte sur les perceptions de sécurité de l’Allemagne et de la France).

Le président français compte sur des opérations militaires conjointes des membres de l’UE, car Paris veut pouvoir opérer dans la région méditerranéenne, au Moyen-Orient et en Afrique.  Le président français aimerait avoir le soutien des Européens, car en termes de sécurité pour les Français, la menace provient surtout du flanc sud, en particulier le terrorisme islamique. Quant au flanc est de l’Europe, il est secondaire pour les Français.

L’Allemagne se préoccupe au contraire de la sécurité  sur le flanc oriental de l’Europe. Pour l’Allemagne, qui a toujours fait partie de la structure militaire intégrée de l’OTAN, l’armée européenne serait un piler de l’alliance atlantique. Les Allemands sont en synergie avec les intérêts géopolitiques des États-Unis afin de se positionner vis à vis de la Russie.

C’est pour cette raison que l’Allemagne donne la priorité à la coopération structurée en cours entre les pays de l’Union européenne dans le domaine de la défense et de la sécurité (PESCO), afin de mettre en œuvre des projets communs, mais selon les priorités de l’OTAN. Ils se focalisent aussi sur la concept de nation-cadre au sein de l’OTAN, et se positionnent comme chefs de file des armées d’Europe centrale et orientale avec les Etats-Unis. L’Allemagne se méfie de l’idée d’Emmanuel Macron d’une initiative européenne d’intervention qui est supposée autonome à la fois de l’Union européenne et de l’OTAN. Les Allemands ne souhaitent être entrainés  outre mesure, à protéger les intérêts de la France dans la région méditerranéenne et en Afrique.

Le Président français est aussi atlantiste, et c’est pourquoi il estime que la coopération européenne dans le domaine de la défense doit être compatible avec l’OTAN, mais avec un degré d’autonomie plus grand que celui souhaité par l’Allemagne. Selon la vision de l’Europe puissance, la France aimerait  promouvoir la coopération dans le domaine militaire entre Etats-membres souverains de l’UE, mais pour occuper un rôle de chef de file.   .

Dans le contexte géopolitique actuel, l’idée d’une armée européenne ne  peut pas fonctionner car les Européens s’entendraient très difficilement sur un commandement intégré. En particulier, parce que la France possède des armes nucléaires, et que l’Allemagne n’en a pas. La France, contrairement à l’Allemagne, est également membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. De plus, La décision d’envoyer des soldats qui risquent leur vie n’est possible que dans le cadre d’une décision nationale, car il n’y a pas de peuple européen.

L’avenir est plutôt aux alliances fluides et variables, aux coalitions de volontaires en fonction de l’objectif stratégique et du théâtre géographique.

.La coopération entre Etats-membres de l’Union européenne sur les questions de défense  est déjà suffisamment difficile, il est contre productif de lui ajouter des objectifs utopiques. parler d’armée européenne est une utopie commode, qui permet d’escamoter les débats sur les visions géopolitiques en grande partie divergentes entre européens, et notamment entre l’Allemagne et la France.

Pour progresser sur la voie d’une coopération plus étroite entre les armées des Etats européens, un travail parallèle est nécessaire pour rapprocher les points de vues divergents sur le diagnostic géopolitique, les perceptions de sécurité et l’identification des intérêts communs, cartes sur table.

Cela ouvrirait enfin la voie vers un dialogue plus approfondi sur les finalités européennes.

Dr Pierre-Emmanuel Thomann – géopolitilogue

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